UNE FEMME FACE A L'ATOME

Publié le 08/12/2015 à 23H26
De l’Isère au Gard, la vallée du Rhône s’est entichée de l’atome. Un pari aujourd’hui risqué ? La confiture d’Areva ébranle tout le secteur. Elle s’ajoute aux incertitudes qui pèsent sur son avenir. Enquête dans la première région nucléarisée d’Europe.
UNE SYNDICALISTE AU COEUR DE L'ATOME

Fabienne Grevellec-Gandi, secrétaire du syndicat CFDT du personnel de Marcoule Le CEA Marcoule n’a pas de secret pour Fabienne Grevellec-Gandi, 35ans de service, du réacteur G1aux fonctions supports en passant par l’assainissement-démantèlement. « Quand vous vivez avec le danger, vous l’oubliez », commente celle qui travaillait à une époque avec un tablier de plomb. A la FabienneGrevellec-Gandi.

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A la tête du syndicat CFDT du personnel de l’énergie atomique de Marcoule, elle s’inquiète du recours grandissant à la sous-traitance :«A force de diluer les responsabilités, on risque des pépins. J’espère qu’il n’y aura pas d’accident…

» Pour elle, l’atome s’apparente à une histoire de famille. Son père était aussi employé par le CEA. Disparu des suites d’une maladie de la lymphe, il compte parmi les premiers travailleurs du secteur à avoir fait reconnaître l’origine professionnelle de la dégradation de sa santé dans lesannées1970. Il avait été exposé au plutonium lors d’un incident.

 Le couperet est tombé fin octobre :

450 postes supprimés au Tricastin, 300 à Marcoule. Areva, longtemps « fleuron du nucléaire français » coule. Les pertes de l’entreprise – près de 5 milliards d’euros l’an dernier – ont poussé l’Etat actionnaire (87 % du capital) à sortir de sa léthargie. Le « sauvetage » est radical. Le groupe sera amputé de son activité réacteurs : la filiale Areva NP est destinée à devenir une nouvelle entité dont

EDF contrôlera 51% du capital d’ici à fin 2016.Les effectifs vont connaître une sévère cure d’amaigrissement :plus de 3500 emplois rayés sur les 27000 que compte l’industriel en France. Du fait des départs déjà enregistrés depuis le début de l’année, 2 700 salariés seront concernés. Ce plan social, pudiquement baptisé « plan de compétitivité », débutera en mars prochain. La Drôme et le Gard lui paieront un lourd tribut. Plus qu’ailleurs, le naufrage d’Areva est scruté avec inquiétude dans la vallée du Rhône. Avec dix réacteurs en activité en aval de Lyon, la région vit à l’ombre de l’atome.

Des centaines de salariés transférés dans le giron d’EDF.

Bien entendu, Areva ne représente qu’une partie de l’activité nucléaire rhodanienne. Mais tous les acteurs de la filière sont concernés par sa déconfiture, EDF le premier. Au terme du découpage de l’équipementier, 540 salariés de Bagnols-sur-Cèze et 700 de l’usine de Romans-sur-Isère devraient passer dans le giron de l’électricien. « Inévitablement, il y aura des transferts d’employés », croit savoir Pascal Terrasse, député (PS) de l’Ardèche. « On ira à terme vers une harmonisation des statuts », ajoute son collègue socialiste du Gard, Patrice Prat, membre du Comité stratégique de la filière nucléaire. Les syndicats sont sceptiques.

« Areva et EDF ne partagent du tout la même culture d’entreprise. Et pendant des années, le premier a forcé le trait sur le montant de ses contrats, ce qui a créé un sentiment de défiance entre les deux sociétés », dépeint Fabienne Grevellec-Gandi, représentante CFDT des syndicats de Marcoule.

Sur le site gardois, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) devrait également faire les frais des tourments d’Areva. Dans le cadre de projets communs, Areva finance une part conséquente de la recherche au sein de la Direction de l’énergie nucléaire, une branche essentielle du CEA Marcoule. Mais pour combien de temps encore, sachant qu’ici comme ailleurs le groupe industriel réduit la voilure en termes de personnels? « Notre partenaire a toujours besoin de nous, nos programmes sont pérennes », assure Philippe Guiberteau, directeur du CEA Marcoule. L’incertitude plane aussi sur la myriade de sous-traitants qui forment le gros des troupes de l’industrie nucléaire « Il y aura un avant et un après restructuration d’Areva, prédit Pascal Morel, président de Cyclium, une association qui regroupe une cinquantaine de prestataires du secteur dans le Gard rhodanien. Certaines sociétés la vivront comme une aubaine, car le besoin industriel sera toujours là, mais la réorganisation de la filière ne se fera pas sans douleur.».2 décembre 2015 - Vallee du Rhone